Le 23 avril dernier, avait lieu la conférence « Fashion+Tech : la technologie au service de la durabilité et de l’éco-conception dans la mode » dans le cadre de la Slow Fashion Week de Namur. Dans ce dossier en plusieurs articles, retrouvez les temps forts des trois interventions destinées à inspirer les entrepreneur·euses du textile qui souhaitent engager leur démarche vers plus de circularité et d’innovation.
La conférence Fashion+Tech : la technologie au service de la durabilité et de l’éco-conception dans la mode s’est structurée autour de trois interventions :
Fanny Van hammée, chargée de projet au Texlab de Wallonie Design, a ouvert la soirée avec une présentation panoramique : une cartographie inspirante des initiatives technologiques qui transforment, maillon par maillon, la chaîne de valeur textile.
Un contexte sous pression
Plantons le décor avec quelques chiffres qui font réfléchir : Selon la Fondation Ellen MacArthur, 92 millions de tonnes de déchets textiles sont brûlés ou mis en décharge chaque année dans le monde, soit l’équivalent d’un camion-poubelle de vêtements par seconde. En parallèle, le marché se polarise entre une ultra-fast fashion qui continue de croître et un marché de la seconde main en forte progression. À cela s’ajoute un cadre législatif européen qui se durcit progressivement. Dans le cadre de l’ESPR, trois mesures majeures sont attendues :
- l’obligation de l’intégration de l’écoconception (facilité de réparation, transparence, réutilisation du produit, utilisation de matériaux recyclés, gestion intelligente de la consommation des ressources et de l’énergie…) ;
- l’interdiction de détruire les invendus et surstocks ;
- la mise en place d’un passeport numérique de produit (Digital Product Passport, ou DPP).
Ces mesures s’appliquent d’abord aux grandes entreprises, puis descendront progressivement vers les PME. Pour les créateur·rices et les marques, la question n’est plus de savoir si l’on doit s’adapter mais comment, et avec quels outils.
Pour aller plus loin :
- « Bien conçu, plus durable : écoconception et circularité »
- « Comprendre l’ESPR : guide pour une fabrication durable »

La traçabilité : le fil rouge de toute la chaîne
Avant même de parler de matières ou de procédés de fabrication, Fanny Van hammée a mis en lumière la traçabilité comme fondation indispensable à toute fabrication. Le passeport numérique de produit (DPP) en est l’expression la plus visible : un document digital qui suit un vêtement de la collecte des matières premières jusqu’à la vente, en passant par la filature, le tissage, la confection et l’expédition. Ce document regroupe les informations essentielles du produit : composition, pays de fabrication, consignes d’entretien, présence éventuelle de substances toxiques, et indications sur la fin de vie, la recyclabilité ou la réutilisation.
Plusieurs technologies, utilisées seules ou combinées, permettent de construire ce passeport. La blockchain offre un système de traçabilité crypté et infalsifiable. Les marqueurs ADN synthétiques inscrivent une empreinte chimique unique dans la matière dès sa création. Les puces RFID (identification par radiofréquence) permettent le suivi en temps réel et l’anticontrefaçon. Les capteurs IoT (Internet of Things) collectent des données en continu sur les conditions de stockage et de transport. Enfin, les QR codes et étiquettes NFC permettent aux consommateur·rices d’accéder instantanément à toutes les informations d’un vêtement via leur smartphone.
Des entreprises comme Aware, Certilogo, Retraced, Arianee, proposent déjà des services clé en main aux marques pour construire ce passeport digital. Des ONG comme Stand Earth proposent une cartographie publique : en entrant le nom d’une marque sur leur plateforme, on peut visualiser toute sa chaîne d’approvisionnement.
Repenser la matière à la source
Une des premières étapes pour réduire l’impact environnemental d’un vêtement est le choix de la matière. Des innovations passionnantes émergent dans ce domaine. Les déchets agricoles sont exploités comme ressource. Par exemple, le fil Evo est créé à base d’huile de ricin, le Sorona est issu du glucose de maïs, et l’entreprise belge Noosa travaille avec de l’amidon de maïs. Kelsun, de son côté, développe des polymères biosourcés à partir d’algues marines.

Parmi les matériaux les plus prometteurs, le mycélium (la partie souterraine du champignon) retient particulièrement l’attention. L’entreprise américaine MycoWorks a développé une technologie brevetée, le Fine Mycelium, qui manipule les cellules de mycélium pendant leur croissance pour créer de véritables structures textiles résistantes s’apparentant à de la maille.

Produire différemment
La robotisation et la fabrication avancée offrent également des pistes concrètes. Le tricotage 3D permet de produire un pull, des gants ou des chaussettes en une seule opération, réduisant fortement la quantité de matière première et les temps de finition. Des entreprises comme 3D Tex (France) et Shima Seiki (Japon) sont pionnières dans ce domaine, avec encore quelques limites sur les fibres à faible élasticité comme le lin ou le chanvre.
Du côté de la teinture qui est une des étapes les plus polluantes du cycle de vie d’un vêtement, des innovations biotechnologiques remarquables voient le jour. Colorifix décode l’ADN des pigments naturels et les reproduit via des micro-organismes cultivés en laboratoire, permettant des couleurs 100 % traçables sans métaux lourds. Everdye travaille avec des teintures enzymatiques, et Pili utilise la fermentation industrielle.
Concevoir moins, concevoir mieux
La conception 3D révolutionne la manière de créer et de commercialiser. La créatrice liégeoise Assia Kara utilise Browzwear pour patronner des pièces aux mesures exactes de ses client·es, rendant le quasi-sur-mesure artisanal économiquement viable et inclusif, puisque toutes les morphologies peuvent être prises en compte. Le plugin Twinbru digitalise les textures de tissus avec une précision ultraréaliste.

Ces outils permettent aussi de tester la demande avant de produire. Une marque peut ainsi présenter des mock-ups 3D, recueillir des commandes fermes, puis produire à la pièce près, une démarche qui réduit les stocks et l’impact écologique, même si elle est souvent adoptée pour des raisons purement économiques.
« Le nouvel instinct, c’est la data. Quel modèle a été le plus consulté ? Quel motif a fait perdre l’attention ? Les décisions reposeront de plus en plus sur des données plutôt que sur l’instinct seul. »
Allonger la vie des vêtements
Une fois le vêtement commercialisé, comment l’accompagner le plus longtemps possible ? La start-up Faircado, co-créée par la Belge Evoléna de Wilde d’Estmael, propose une extension de navigateur qui affiche automatiquement une alternative seconde main à chaque produit recherché en ligne.
Pour la réparation, la plateforme Tingit utilise l’IA pour mettre en relation les consommateur·rices avec les artisan·es réparateur·rices adapté·es à leur besoin via photo et diagnostic automatisé. Save Your Wardrobe et Trust-Place combinent leurs expertises pour automatiser l’expérience post-achat et intégrer réparation, entretien et SAV dans le passeport produit.
Côté marques, des solutions comme Reflaunt (logistique et plateforme digitale) et Faume (remise en état et reconditionnement) permettent de créer une seconde vie en marque blanche. Balzac Paris ou Bash utilisent déjà ce type de service pour récupérer ce qui partait sur Vinted.
Enfin, pour les stocks dormants, la start-up française Finds propose à l’IA d’imaginer des scénarios de sortie (revente, donation, recyclage, upcycling) adaptés aux critères de chaque marque : une réponse directe à l’évolution prochaine de la législation concernant l’interdiction de la destruction des invendus.
Le recyclage intelligent : fermer la boucle
Dernier maillon de la chaîne : le recyclage. Plusieurs défis sont particulièrement difficiles à relever pour faciliter le traitement des produits textiles en fin de vie : le démantèlement (séparation des textiles et des éléments durs tels que boutons et tirettes) et le recyclage des textiles en fibres mélangées dont la nature ne permet pas d’utiliser les mêmes filières de recyclage en font partie. Pour y faire face, ces initiatives méritent une attention particulière : Fibersort utilise la technologie infrarouge pour détecter automatiquement la composition des textiles, une avancée considérable pour trier les matières avant recyclage.

La société belge Novobiom utilise le mycélium pour séparer les matières naturelles et synthétiques des textiles fabriqués à partir de fibres mélangées : le champignon « mange » la partie naturelle des textiles, ne laissant que la fibre synthétique qui peut alors rejoindre sa filière de recyclage dédiée. Et Resortecs, développe une solution innovante pour démanteler les vêtements en fin de vie de manière automatisée [découvrez l’intervention de Resortecs à cette même soirée en cliquant ici].
