Le 23 avril dernier, avait lieu la conférence « Fashion+Tech : la technologie au service de la durabilité et de l’éco-conception dans la mode » dans le cadre de la Slow Fashion Week de Namur. Dans ce dossier en plusieurs articles, retrouvez les temps forts des trois interventions destinées à inspirer les entrepreneur·euses du textile qui souhaitent engager leur démarche vers plus de circularité et d’innovation.
La conférence Fashion+Tech : la technologie au service de la durabilité et de l’éco-conception dans la mode s’est structurée autour de trois interventions :
Sibille Diederichs, styliste-modéliste spécialisée en mode circulaire depuis une dizaine d’années, a partagé son expérience à travers deux projets complémentaires : la marque Joseffa Live Twice et l’atelier Cilab Collective.
L’idée de départ : la chemise comme ressource
Tout a commencé par une observation du quotidien : le mari de Sibille portait des chemises en toutes circonstances, que ce soit au bureau, au jardin, en randonnée. Ces chemises s’usaient rapidement au col, mais 90 % de la surface textile restait parfaitement intacte. Une réalité méconnue : quand une chemise est « finie », c’est rarement l’ensemble du tissu qui est abîmé.

L’idée était née : sourcer des chemises dans des centres de tri (triées par couleur, taille, état et forme), les laver, les désassembler, les étaler à plat et les redécouper selon de nouveaux patrons pour en faire des vêtements de nuit et du linge de lit. La collection Joseffa LiveTwice était lancée.
La réalité de l’upcycling : entre obstacles et solutions
Transformer l’idée en réalité a vite révélé un paradoxe fondamental : l’infrastructure de l’industrie textile n’est pas du tout conçue pour travailler avec des vêtements déjà cousus plutôt qu’avec des rouleaux de tissu.
Deux zones d’obstacles principaux ont été identifiées. D’abord, le tri : les centres de tri professionnels ne s’intéressent qu’aux volumes industriels soit des containers entiers, alors que Joseffa n’a besoin que de 100 kilos de chemises par an. La solution : trier soi-même. Ensuite, le désassemblage et la découpe restent des opérations chronophages et difficiles à mécaniser avec les outils standard.
C’est ici que la technologie entre en scène. Lauréate de trois aides publiques, Sibille a pu acquérir une table de découpe numérique automatisée, un investissement décisif qui a transformé sa capacité de production.
La table de découpe numérique : un outil repensé
Conçue à l’origine pour la production linéaire (découper des rouleaux de tissu rapidement et en grande quantité), la machine a dû être apprivoisée et adaptée pour un usage circulaire. Elle fonctionne avec une turbine d’aspiration qui maintient le tissu en place pendant la découpe, et un bras motorisé qui guide un couteau circulaire pouvant tourner dans tous les sens pour réaliser des formes complexes.
Le défi principal : faire tenir en place des vêtements déjà confectionnés qui sont beaucoup plus souples et irréguliers qu’un rouleau de tissu neuf. La solution standard de la machine (un film plastique à usage unique) génère des déchets plastiques à chaque opération. Sibille contourne cela avec des autocollants, une solution artisanale mais efficace pour ses volumes actuels.

« Cette machine a clairement été conçue dans un esprit linéaire, où on ne s’inquiète pas des déchets que ça génère. Il y a certainement de la place pour encore plus de recherches pour améliorer ces machines-là. » – Sibille Diederichs
Malgré ces limites, la machine a permis d’élargir considérablement la gamme : des pantoufles découpées avec une précision chirurgicale, des lanières fines issues des chutes de coupe recyclées en biais pour les coulisses des shorts, des applications décoratives sur le linge de lit créées à partir des retailles de chemises, autant d’exemples d’une économie du déchet zéro mise en pratique.
Aussi, chaque produit Joseffa intègre déjà un QR code donnant accès à son passeport numérique, une application artisanale mais fonctionnelle du futur standard européen.
Pour toute demande de service de découpe textile, d’échange et d’accompagnement, contactez Sibille : info@joseffa.com
Le Cilab Collective : un atelier partagé pour la circularité
En 2020, Sibille a cofondé le Cilab Collective, un atelier à Malines, ouvert aux marques, designers et universités qui font face aux mêmes obstacles qu’elle a rencontrés en lançant Joseffa. La mission : partager le savoir-faire, tester de nouvelles méthodes de production circulaire et les rendre compatibles avec des volumes industriels. Le Cilab est aussi une entreprise à forte dimension sociale. Son équipe est composée de personnes souvent sans statut ou sans possibilité d’intégrer un collectif classique.

Le modèle est délibérément différent de celui d’une marque classique : Cilab ne vend pas de produits, mais des services et du savoir-faire. Une entreprise avec des invendus ou des défauts de production vient discuter avec l’équipe (style, achat, logistique), et ensemble, on imagine un produit vendable à partir de ce qui existe déjà. Des séries allant de quelques dizaines à 2000 pièces ont déjà été produites dans cet esprit.
Cilab est également partenaire réparation textile pour Decathlon Belgique et pour une entreprise norvégienne de maroquinerie textile. La réparation et le réusinage sont 2 axes complémentaires qui font de l’atelier un hub concret de l’économie circulaire.
